EHESS

Ouvrages des membres du Laboratoire parus en 2008

Laurent Barry

La parenté,Paris, Gallimard (col. « Folio Essais »), 2008

Image1On ne parlait que d’elle dans les années de la vague structu­raliste. Puis elle a été emportée avec l’eau du bain, au point qu’apparemment il n’y a plus rien à en dire. Or, la parenté est au centre des bouleversements des sociétés occidentales — dans les pratiques (« démariage », familles «recomposées», familles monoparentales...) comme dans les normes (PACS, revendi­cation de l’accès au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels...).

Laurent Barry propose, à partir d’un état des lieux des « notions »(filiation, alliance et nomenclature) et des « systèmes» («élémen­taires», «endogames», «complexes», etc.), une théorie des groupes de parenté et d’alliance. Ceux-ci ne sont pas de simples procédés visant à remplir des «fonctions» utiles aux agents (l’établissement de réseaux d’échange, via la circulation des femmes, selon Lévi-Strauss, ou selon les intérêts politiques et économiques d’après les analystes des systèmes «endogames» ou «complexes»), mais l’aboutissement d’un processus classifi­catoire permettant à l’Homme de procéder à la nécessaire démar­cation entre le «Nous» et les «Autres».

Il apparaît alors que certaines des questions qui se posent à nos sociétés «postmodernes» ne sont pas d’une radicale nou­veauté, mais correspondent, plus simplement, à des formes que l’humanité a déjà essayées au cours de sa longue et turbulente histoire.

Pierre Bonte

L’émirat de l’Adrar mauritanien. Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne, Paris, Karthala (col. « Hommes et société »), 2008

Image2L'espace ouest-saharien, où s'inscrit la Mauritanie contemporaine, pré­sente une certaine homogénéité de culture et de langue. Il offre cependant, avant la colonisation, une remarquable diversité de formes d'organisation politique. Au sein des émirats, unités dynastiques et territoriales stables depuis le XVIIIe siècle, les relations entre tribus présentent des traits hiérar­chiques, statutaires et politiques, qui remettent en question la vision d'un ordre exclusivement segmentaire et égalitaire habituellement attribué aux sociétés tribales dans les travaux antérieurs.

L'ouvrage est consacré à l'un de ces émirats sahariens, peu étudiés jus­qu'alors, l'Adrar, localisé au nord du pays. Il esquisse les grandes lignes de l'histoire de la formation de l'émirat, de son évolution au XIXe siècle et de sa résistance à la conquête coloniale jusqu'aux années 1930. À partir de longues enquêtes de terrain il développe une analyse originale des valeurs et institutions qui caractérisent cette organisation tribale. Éclairant d'un jour nouveau certaines hypothèses avancées en son temps par Ibn Khal­doun, cette analyse met en avant les valeurs du harîm, associées au féminin, à l'honneur, au sacré, qui induisent défi et compétition, là où les travaux antérieurs n'identifiaient que solidarités et équilibres. Une relecture des pratiques matrimoniales, du système vindicatoire, de la circulation des biens et des signes s'impose alors. Une attention particulière est accordée aux modalités de la protection, contractuelle ou structurelle, établie à tra­vers les rituels sacrificiels ou associée au statut féminisé des « donneurs de femmes ».

L'ambition de ce travail est de contribuer à une révision des idées anthropologiques communes s'agissant de la « tribu » telle qu'on l'observe dans la vaste zone qui s'étend de l'Océan Atlantique aux confins hima­layens. La résurgence des tribus au temps contemporain de la mondialisa­tion, au Pakistan, en Afghanistan, en Irak, mais aussi au Sahara, donne une nouvelle actualité à ce projet.

Pierre Bonte (avec la collaboration de), Moussa Ould Ebnou et Mohamedou Ould Mohameden (sous la dir de).

Contes et proverbes de Mauritanie (3 vol.), Paris, L’Harmattan, 2008

Image3 Les trois tomes de ces Contes et proverbes de Mauritanie offrent aux lecteurs une première somme, près de quatre cents contes et de trois mille proverbes, de la littérature orale de ce pays en grande partie saharien. Si les influences arabes sont fortes, et si des rapprochements avec les textes maghrébins en particulier s'imposent parfois, l'expression populaire est aussi bien présente et illustre les facettes multiples d'une culture nationale riche et originale, évoquant les valeurs pastorales et tribales, sans négliger les apports des populations villageoises de la vallée du fleuve Sénégal, et soulignant le liant commun de l'islam quotidien.

Rassemblant des contes et proverbes recueillis dans les langues vernaculaires par une équipe de chercheurs et d'enseignants mauritaniens, cet ouvrage a d'abord été publié en arabe moderne. La difficulté à rendre compte de la richesse expressive et poétique de la forme dialectale est compensée par l'élargissement du public concerné et par l'intérêt patrimonial d'une édition de ces textes que leur oralité condamnait inexorablement à un prochain oubli. La présente traduction française élargit encore ce public et contribue à replacer la littérature orale mauritanienne dans le contexte de l'universel. Le tome I, consacré aux Contes d'animaux, renvoie ainsi à un genre largement répandu dans le monde. Il en est de même des Contes merveilleux rassemblés dans le tome II, où se croisent les humains et des êtres dotés de qualités surnaturelles. Quant au tome III, il illustre, à travers ses Proverbes et Maximes, la formule commune de l'aphorisme que la création populaire enrichit des subtilités infinies de la métaphore.

Florence Brunois

Le jardin du casoar, la forêt des Kasua. Savoir-être et savoir-faire écologiques, Paris, CNRS éditions/ éditions de la MSH (col. « Chemins de l’ethnologie »), 2008

Image4En quoi les savoir-faire écologiques des Kasua de Nouvelle-Guinée seraient-ils plus à même de préserver la présence humaine et l'extraordinaire biodiversité tropicale, aussi complexe que fragile ?

Pour résoudre cette énigme, Florence Brunois nous entraîne au coeur de ce monde forestier où cohabitent plus d'un millier d'êtres vivants et d'êtres spiri­tuels avec lesquels les Kasua entrent quotidiennement en interaction au cours de leurs multiples activités forestières.

C'est à partir d'une description systématique des relations que cette popula­tion expérimente avec l'ensemble des êtres forestiers, sur les plans de l'éco­logie, des techniques, de l'imaginaire, du mythe, du rituel, du rêve, et finale­ment des émotions, que l'auteur dresse une analyse critique de l'immense somme de connaissances naturalistes, éthologiques et écologiques mises en pratique par cette société forestière.

Ce faisant, elle propose une nouvelle manière d'appréhender les autres en révélant un savoir-être « avec » la pluralité des existants qui reconnaît que la régénération de la vie sociale est absolument interdépendante de la régénéra­tion de la vie sous toutes ses formes et des relations qui les unissent. Par cet ouvrage, Florence Brunois réintroduit l'ethnologie de la Nouvelle­Guinée au centre des débats qui animent l'anthropologie de la nature et nos propres sociétés quant aux manières de penser la place de l'homme dans l'environnement.

Brigitte Derlon & Monique Jeudy-Ballini

La passion de l’art primitif. Enquête sur les collectionneurs, Paris, Gallimard/NRF (col. « Bibliothèque des sciences humaines), 2008

Image5Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini sont ethnologues, spé­cialistes des tribus insulaires de Papouasie-Nouvelle-Guinée et de leurs arts rituels. Ce livre est le fruit de l’enquête pionnière qu’elles ont menée, non plus en Mélanésie mais à Paris, sur l’imaginaire des collectionneurs d’art primitif.

A travers l’analyse de leurs propos, les auteurs explorent l’atta­chement affectif des collectionneurs à des objets perçus comme autant de présences. Elles relatent la manière dont ils vivent l’expé­rience esthétique, érigent l’émotion en mode de connaissance et conceptualisent le beau ou l’authentique. Traitant aussi des repré­sentations relatives à l’argent, elles critiquent la vision commune voulant que le langage de la passion ne soit qu’un écran à des moti­valions économiques inavouées.

Au-delà de la figure du collectionneur, les auteurs invitent à repenser le rapport des hommes aux choses, c’est-à-dire en défini­tive le rapport des personnes à elles-mêmes : toute collection n’est jamais qu’une forme de réappropriation identitaire qui, à une cer­taine image de l’altérité, surimpose le reflet de soi.

Emmanuel Désveaux

Au-delà du structuralisme. Six méditations sur Claude Lévi-Strauss, Paris, éditions Complexe, 2008

Image6Suivant pas à pas les écrits de Claude Lévi-Strauss, commentant chacun de ses livres publiés dans la décennie qui court de 1985 à 1994 (La potière jalouse, Histoire de Lynx, Regarder, écouter, lire et Saudades do Brasil), Emmanuel Désveaux explore la phase testamentaire de l’œuvre du grand anthropologue français, celle où s’énoncent les ultimes mises au point, mais surtout où émergent les doutes, affleurent les regrets, déferlent les accents de mélancolie.

À travers ces lectures et au-delà de la question rebattue du structuralisme, il s’agit de capter les divers vaisseaux souterrains qui irriguent l’écriture lévi-straussienne : la figure du dénicheur d’oiseaux et l’Amérique, l’utopie et la mélancolie, la question de la représentation visuelle – chez Nicolas Poussin ou par l’image photographique –, le désir de poésie, enfin. Ce ne sont pas là des motifs mineurs, mais la condition d’une mise en perspective résolument originale des lignes de force de l’édifice lévi-straussien : l’échange matrimonial, le mythe, la musique et un rapport houleux à l’histoire.

Salvatore D’Onofrio & Marion Kalter

Claude Lévi-Strauss, Napoli, Instituto Italiano per gli Studi Filosofici / Electa Napoli, 2008 [Texte en Italien]

Image7Miroir de l’esprit, le regard de Lévi-Strauss semble retenir, comme autant de couches géologiques superposées, les différents états d’âme qui le caractérisent : non seulement le pessimisme sévère de l’intelligence ou son « triste et doux souvenir » des hommes et des choses…mais aussi la joie – que seuls les poètes connaissent – de réussir, par la pensée, à tout embrasser. Les photographies de Marion Kalter saisissent bien cette prégnance. D’autres, ne manqueront pas d’apprécier les qualités du portrait (ce « paysage choisi », comme dit Verlaine), la solidité des cadrages serrés, l’usage caravagesque de la lumière. Pour moi, ce qui est le plus important est la complicité que par son art Marion Kalter a su établir avec Lévi-Strauss, en se laissant tout d’abord attirer par le regard de l’anthropologue. Ce regard de Lévi-Strauss, il suffit de l’avoir vu dans une seule image pour le retrouver même dans celles où il n’apparaît pas : qu’il lise, écrive ou se repose sur sa canne…La succession des photographies étant inévitable dans un livre, on a voulu leur donner un sens en proposant une séquence à rebours : en commençant par les images les plus récentes de Lévi-Strauss dans son bureau en janvier 2005 au Laboratoire d’anthropologie sociale, suivies par celles prises quelques mois auparavant à la Maison de l’Amérique latine à l’occasion de la présentation du Cahier de L’Herne qui lui a été consacré, pour finir, il y a presque trente ans, par celles qui ont été prises toujours au LAS, mais à l’ancienne adresse place Marcelin Berthelot.

Par ce parcours à rebours du regard de Lévi-Strauss, nous avons voulu en définitive rendre hommage à cette possibilité, si bien mise en valeur par sa pensée, de chercher dans la connaissance des sociétés dont l’anthropologie a pu faire l’inventaire, des réponses à la catastrophe dont nous sommes tous, à la fois, responsables et victimes.

Barbara Glowczewski avec une contribution de Lex Wotton

Guerriers pour la paix : La condition politique des Aborigènes vue de Palm Island, Montpellier, Indigène Editions (col. « Indigène esprit »), 2008

Image8«En Australie, les effets cumulés sur deux siècles du choc colonial, de l’injustice sociale et du racisme quotidien ont produit statistiquement et émotionnellement l’équivalent d’un désastre de guerre sur les Aborigènes », écrit Barbara Glowczewski. Ici, l’anthropologue fouille dans le désastre à la manière d’un Truman Capote, auscultant la mort brutale, pendant une garde à vue en 2004, de Mulrunji, un Abo­rigène de Palm Island, ancienne réserve au large de Townsville, dans le Queensland. Cette fois, les Aborigènes et notamment Lex Wotton qui a apporté sa contribution au livre, se sont dressés pour la justice sociale et la paix. Le policier au coeur du drame, grâce à une longue campagne et deux années d’enquête, a été déclaré responsable de cette mort. Mais, au terme des événements que Barbara Glowczewski reconstitue, témoignage après témoignage, image vidéo après image, le policier sera finalement relaxé par un jury entièrement blanc. Lex Wotton, pour avoir participé au mouvement d’indignation, risque, lui, la prison à vie...

Christine Laurière

Paul Rivet. Le savant et le politique, Paris, Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle (col. « Archives »), 2008

Image9C'est en Équateur, pendant une passionnante mission de cinq ans, que Paul Rivet, médecin militaire de for­mation, découvre sa vocation d'ethnologue. De retour en France, il redéfinit les missions de l'ethnologie, délaissant l'anthropométrie au profit de la linguis­tique, de l'ethnographie et du diffusionnisme. Les institutions qu'il dirige (chaire d'anthropologie du Muséum, Institut d'ethnologie, Musée de l'Homme) assurent la reconnaissance définitive de l'ethnologie. Intellectuel engagé, il lutte contre les menaces fascistes et racistes dans les années 1930. Membre du réseau de résistance du Musée de l'Homme, il est contraint à l'exil en 1941. Il trouve refuge en Colombie, où il développe les études ethnologiques, contribuant ainsi à la revalorisation de l'Indien dans la nation. Il rentre à Paris en 1944 et s'implique plus que jamais dans la vie politique française, au moment où la question de la décolonisation devient sensible. Il meurt en mars 1958.

Passé à la postérité en tant que fondateur du Musée de l'Homme, Paul Rivet (1876-1958) reste paradoxa­lement une figure méconnue bien qu'il soit le père fondateur de l'ethnologie française dans les années 1920/1930, aux côtés de Marcel Mauss. Abondamment illustrée (près de 160 figures) et enrichie de nombreux documents d'archives, cette biographie intellectuelle a deux ambitions. Elle restitue à la fois la richesse et l'originalité de son parcours d'ethnologue – notam­ment en Amérique latine. Elle rappelle également les engagements politiques de cet intellectuel de gauche (président du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, premier élu du Front populaire à Paris en mai 1935, militant antiraciste, résistant exilé en Amérique du Sud, député SFIO).

Wiktor Stoczkowski

Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann (col. « Société et pensées »), 2008

Image10Même si la mode du « structuralisme » appartient désormais au passé, l'œuvre de Claude Lévi-Strauss garde toute sa vigueur et continue d'être rééditée, lue, commentée, parfois critiquée, souvent admirée. Beaucoup d'énigmes y demeurent cependant, qui défient le lecteur. L'enquête présentée dans cet ouvrage prend comme point de départ l'une d'entre elles : la contradiction surprenante entre Race et histoire (1952), devenu un classique de la littérature antiraciste, et Race et culture (1971), considéré comme scandaleusement proche des positions racistes, alors que Lévi-Strauss clame imperturbablement que l'un et l'autre textes expriment les mêmes convictions.

Afin d'expliquer ce paradoxe, l'analyse s'élargit progressivement à l'ensemble de l'œuvre lévi-straussienne. L'auteur écarte les lieux communs qui abondent dans la littérature exégétique déjà consacrée à cette oeuvre, pour s'appuyer sur des données nouvelles : il s'est entretenu avec Claude Lévi-Strauss à plusieurs reprises et a retrouvé des matériaux d'archives qui jettent une lumière inattendue sur le parcours intellectuel de l'anthropologue français, depuis ses premières publications dans les années 1920.

L'auteur fait ici le pari d'élucider les idées de Claude Lévi-Strauss non seulement comme celles de l'inventeur d'une théorie anthropologique, mais surtout comme celles d'un penseur qui propose, en-deçà d'un système théorique, une vision du monde. Réfractant la plupart des drames devenus emblématiques du siècle passé, l'œuvre de Lévi-Strauss est irriguée par la réflexion sur le problème des imperfections du monde humain. Pour la comprendre, il est nécessaire de démêler l'écheveau de plusieurs conceptions qui, au XXe siècle, relevèrent le défi de ces deux questions parmi les plus obsédantes auxquelles les hommes eurent à faire face dans notre tradition culturelle : celle de la présence du mal et celle des remèdes à y apporter.


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