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Enseignants et chercheurs

Wiktor Stoczkowski

Directeur d'études EHESS

 

Contact

Laboratoire d’anthropologie sociale,

3, rue d'Ulm, 75005 Paris

Tél : 00 33 (0)1 44 27 17 31

Fax collectif : 00 33 (0)1 44 27 17 66

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Présentation

Démarche

Les recherches de Wiktor Stoczkowski portent sur l’anthropologie des savoirs dans l’Occident contemporain. L’acception donnée ici à la notion de savoirs est très large : il s’agit des représentations auxquelles on accorde le statut de vérité pour deux raisons distinctes : tantôt parce qu’elles sont validées par des instances réputées compétentes (scientifiques, enseignants, experts, journalistes, détenteurs d’une autorité institutionnelle, etc.), tantôt parce que leur apparente évidence les met à l’abri de toute validation (savoirs ordinaires, savoirs de sens commun, etc.). Ainsi, sans inclure les croyances au sens théologique du terme (je sais que je crois…), cette notion englobe les croyances de facto, faites d’énoncés tenus pour démontrés (je crois savoir…). Ceux-ci accompagnent souvent les savoirs au sens strict, c’est-à-dire les énoncés qui ne bénéficient pas de statut de certitude et qui, de ce fait, sont l’objet de controverses, de polémiques, de négociations et de validations conformes à des épistémologies plus ou moins partagées. L’enjeu est de comprendre comment se construit la crédibilité de ces différents types de représentations et comment elles s’articulent les unes aux autres pour former des visions du monde capables d’influencer nos pratiques et nos modes de pensée. Cette approche a été appliquée à des domaines variés, allant de la science à la pseudoscience (voir les exemples ci-dessous), ou encore des conceptions éthiques (l’antiracisme ou le politiquement correct) aux doctrines politiques (les programmes électoraux des candidats à la présidence de la République).

 

Applications

Paléoanthropologie

En examinant les principales conceptions de l’hominisation proposées au XXe siècle, le livre Anthropologie naïve, anthropologie savante montre que la science contemporaine, bien qu’elle ait rejeté les anciennes conceptions mythiques et philosophiques de l’anthropogenèse, en a incidemment repris un grand nombre d’idées, sans que les données scientifiques, de plus en plus abondantes, n’aient pu les remettre en question. De nombreux exemples illustrent combien l’anthropologie savante d’aujourd’hui reste encore tributaire d’une anthropologie naïve d’antan, dont l’héritage reflète notre manière simpliste de concevoir l’être humain, sa culture et les vicissitudes de son histoire. Cette anthropologie naïve est également omniprésente dans des productions de la culture populaire (bande dessinée, films, romans « préhistoriques », peinture), y compris dans celles qui sont pourvues d’une caution scientifique, comme par exemple le documentaire-fiction L’Odyssée de l’espèce, tourné par Jean Malaterre avec la collaboration d’Yves Coppens.

 

Pseudosciences

Publié en 1999, le livre Des Hommes, des dieux et des extraterrestres. Ethnologie d’une croyance moderne examine plusieurs théories pseudo scientifiques de l’origine de l’homme, dont la plus célèbre, qui avait connu un immense succès populaire dans les années 1960-1970, attribue la création de l’homme et l’apparition de la culture à une intervention d’astronautes extraterrestres (théorie des Anciens Astronautes). Bien que l’idée semble passablement saugrenue, elle a suscité l’intérêt et l’adhésion de millions de gens dans de nombreux pays. On l’explique habituellement comme un fruit d’une combinaison d’ignorance, de crédulité et d’irrationalité, censées proliférer de manière désordonnée à l’époque d’une crise culturelle dont nos sociétés seraient prétendument affectées. À travers une analyse détaillée, historique et ethnographique, W. Stoczkowski révèle que cette déroutante conception est née au sein d’une subculture occultiste bien structurée et relativement ancienne. Un véritable fait social, la théorie des Anciens Astronautes est une œuvre collective, élaborée progressivement, tout au long du XXe siècle, par une pléthore d’auteurs, de communautés et de réseaux internationaux, qui se réfèrent tous à un patrimoine intellectuel commun, où les conceptions de la Société Théosophique, fondée en 1875, occupent une place centrale. Qui plus est, la théorie des Anciens Astronautes n’est qu’une partie, la plus frappante et visible, d’un système de conceptions qui forment une vision du monde passablement sophistiquée. De longue date la subculture occultiste la tient pour une synthèse novatrice, destinée à se substituer à la doctrine chrétienne et à la conception matérialiste du monde. L’auteur montre que cette vision occultiste du monde reprend la trame de la cosmologie gnostique soumise, au XIXe siècle, dans les milieux spirites et théosophiques, à une série de transformations et d’enrichissements, dont la plupart ont ensuite été réutilisés, au XXe siècle, par plusieurs courants de la culture populaire. Dotée d’une multitude de preuves empiriques, la théorie des Anciens Astronautes relève d’un régime singulier de vérité et de démonstration, dont Stoczkowski reconstitue les règles ; à l’occasion, il montre que les règles propres à cette épistémologie pseudo-scientifique sont parfois réutilisées par des chercheurs. Un chapitre décrit l’influence de la tradition occultiste sur certaines théories des sciences de l’homme (par exemple la théorie des archétypes de Carl Gustave Jung et l’histoire comparative des religions de Mircea Eliade).

 

Théories des sciences sociales

La même approche a trouvé une série d’applications dans une recherche portant sur les « grandes théories » des sciences sociales. Outre plusieurs articles, la première étude de cas est présentée dans le livre Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss (Hermann, 2008). L’enquête prend comme point de départ l’un des problèmes interprétatifs qui laissent perplexes les commentateurs de l’œuvre lévi-straussienne : la contradiction surprenante entre Race et histoire (1952), devenu un classique de la littérature antiraciste, et Race et culture (1971), considéré comme scandaleusement proche des positions racistes, cependant que Lévi-Strauss clamait imperturbablement que l’un et l’autre texte exprimaient les mêmes convictions. En partant de cette énigme, l’analyse s’élargit progressivement à l’ensemble de l’œuvre de Lévi-Strauss. Grâce à des données inédites découvertes dans des archives, l’auteur montre que les idées de Claude Lévi-Strauss sont non seulement celles de l’inventeur d’une théorie anthropologique, mais surtout celles d’un penseur qui propose, en deçà d’un système théorique, une vision du monde dont les postulats offrent la véritable clé de son œuvre. Réfractant la plupart des drames devenus tristement emblématiques du siècle passé, la pensée de Lévi-Strauss est irriguée par la réflexion sur le problème des imperfections du monde humain. Afin de la saisir dans toutes ses sinuosités, Stoczkowski démêle l’écheveau de plusieurs conceptions qui, au XXe siècle, relevèrent le défi de ces deux questions parmi les plus obsédantes auxquelles les hommes eussent à faire face dans notre tradition culturelle : celle de la présence du mal et celle des remèdes à y apporter.

 

L’émergence de l’antiracisme contemporain

Dans plusieurs articles (voir la bibliographie complète), Stoczkowski analyse l’interaction entre les savoirs scientifiques et les représentations cosmologiques dans les théories récentes portant sur les races humaines et sur le racisme. Jusqu’au début du XXe siècle, la plupart des sciences de l’homme étaient tributaires de la conviction que les races existent et sont fondamentalement différentes. Le nazisme et la Shoah ont conduit à une remise en question radicale de cette vision racialiste de l’humanité. Stoczkowski montre que ce processus était tout sauf spontané : un travail volontariste y avait contribué, entrepris dans les premières années de l’après-guerre par un réseau international de chercheurs soutenus par l’ONU et l’UNESCO. La doctrine antiraciste ainsi élaborée était une construction conceptuelle hétérogène, réunissant des données biologiques, des théories sociologiques du moment, des hypothèses plausibles, des affirmations invérifiables, des injonctions morales, des considérations philosophiques. Aussi diverses qu’elles fussent, toutes ces composantes concouraient à articuler une nouvelle vision de l’homme, de la culture et de l’histoire, qui se trouve au cœur de la politique de l’UNESCO. Cette vision a été ensuite largement vulgarisée et sert dorénavant de socle consensuel à partir duquel s’échafaudent non seulement les analyses critiques du racisme, mais aussi les nouvelles formes de la pensée de l’exclusion – par exemple, un racisme sans race, dont le thème dominant n’est plus l’hérédité biologique, mais l’irréductibilité des différences culturelles –, et de la pensée de l’inclusion, comme dans le cas des minorités ethniques traditionnellement dominées, qui cherchent à adosser leur combat contre les discriminations à une théorie de la différence biologique étayée par des données génétiques. Dans tous ces cas de figure, la lutte contre le racisme, devenu l’un des emblèmes du mal suprême menaçant l’humanité, prend désormais une authentique dimension sotériologique (voir L’antiracisme in La Recherche octobre 2006 & L’UNESCO’s doctrine of human diversity in Anthropology Today juin 2009).

 

Thèmes de recherche

  • Anthropologie des savoirs dans l’Occident contemporain,

  • Cosmologiques des sciences sociales,

  • Ethnologie du racisme et de l’antiracisme,

  • Histoire de l’anthropologie.

 

Terrains 

L’aire occidentale, en particulier :

  • France,

  • Grande-Bretagne,

  • Europe centrale,

  • États-Unis.

 

Séminaires et enseignements 

Le séminaire se propose d’explorer la possibilité de prendre les savoirs des sciences de l’homme pour objet d’enquête ethnologique. Depuis une décennie, on voit se multiplier des projets d’ethnologie ou d’anthropologie des sciences, limités habituellement aux sciences exactes et naturelles, mais qui sont justiciables d’une extension aux sciences de l’homme, voire à l’ensemble des savoirs dans notre culture dont les métamorphoses récentes offrent de multiples exemples du métissage entre conceptions académiques et représentations non savantes. Au travers d’une série d’études de cas, portant sur l’anthropologie, la sociologie et l’histoire, je montrerai que les sciences de l’homme sont un lieu parmi d’autres d’une lente élaboration de nouvelles cosmologies qui exercent une influence considérable sur notre société.

 

Présentation du séminaire de l'année académique 2017-2018


La science sociale comme culture : l'analyse du cas français, à partir de l'œuvre d'Émile Durkheim

Depuis l’émergence de la sociologie des sciences, il est admis que la production des savoirs scientifiques reste tributaire à la fois des données empiriques et des mécanismes sociaux propres au champ académique. Le séminaire se propose de compléter cette vision en montrant que les savoirs scientifiques sont également redevables des traditions culturelles qui fixent des manières collectives de voir le monde, d’en parler, de l’expliquer et d’y agir. Cette démonstration prend comme exemple les sciences sociales en France, en particulier l’anthropologie, la sociologie et l’histoire. L’objectif est d’appréhender des schèmes de raisonnement stéréotypés et des savoir-faire rhétoriques récurrents qui sous-tendent les pratiques intellectuelles des chercheurs en sciences sociales. Notre hypothèse est que ces schèmes et ces savoir-faire constituent des formes culturelles partagées, bien que leur présence soit rendue peu visible par une grande diversité disciplinaire, théorique et thématique ; de même, leur persistance historique se trouve dissimulée par la succession rapide des modes intellectuelles et des « tournants » théoriques dont chacun, dans un souci d’autopromotion, annonce un renouvellement fondamental du savoir.

            L’année dernière, cette question a commencé d’être étudiée au travers de l’examen approfondi de l’œuvre d’Émile Durkheim. Le cas de Durkheim  permet d’explorer un contexte plus large, français et européen, qui a vu la mise en place du dispositif conceptuel et institutionnel des sciences sociales. Nous avons d’abord montré que la sociologie durkheimienne s’est construite en tant que vision du monde, proche de ce que les anthropologues appellent une cosmologie. Ensuite, nous avons analysé la façon dont cette cosmologie cherchait à se doter d’une assise empirique, au moyen d’une manipulation  sophistiquée des données statistiques et d’un usage très particulier des faits historiques. Dans l’année 2017-2108, après un rappel des conclusions de cette première étude, la démonstration progressera selon un double cheminement. D’une part, nous reconstituerons les causes du vif intérêt que les sciences sociales naissantes ont manifesté pour la question religieuse : dans la période d’un conflit aigu entre la science et la religion, lequel s’est traduit en France par un affrontement entre la République et l’Église catholique, le problème de l’origine de la religion, de sa fonction et de sa pérennité a suscité des débats passionnés, dont le déroulement a profondément influencé les sciences sociales. D’autre part, nous nous intéresserons aux savoir-faire intellectuels et rhétoriques très formalisés qui, dès la fin du XIXe siècle, étaient inculqués à l’élite académique du pays par le truchement du concours d’agrégation et de l’enseignement de philosophie dispensé à l’École normale supérieure. Nous examinerons tout ce que ces savoir-faire doivent à la pensée théologique, afin de montrer que les sciences sociales, tout en se réclamant de la laïcité, ont abordé les questions de la sociétéet de la culture au moyen d’outils conceptuels hérités de la pensée religieuse judéo-chrétienne.

Le séminaire cherche à mettre à l’épreuve une méthode analyse des savoirs applicable non seulement aux connaissances produites par les sciences sociales, mais également à d’autres types de savoirs de notre tradition culturelle. Il s’adresse aux étudiants intéressés par l’anthropologie des savoirs, les études des sciences, l’histoire intellectuelle et l’épistémologie des sciences sociales.

Mardi de 15 h à 17 h (salle 2, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 7 novembre 2017 au 6 février 2018.

Renseignements: stoczkow@ehess.fr

 

 

Principales publications

(la plupart des publications sont dispoinbles en ligne sur la page Academia.edu)

 

Sélection de textes

  •   « L’homme des bois, une figure mobilisée par le créationnisme  », entretien avec W. Stoczkowski, Science & Avenir, hors-série, n° 190, juillet-août 2017.

Document(s) à télécharger

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CNRS
EHESS
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