Thèses soutenues au Laboratoire |

Liste des thèses soutenues

Amalia Dragani

Docteure

liadragani@yahoo.it

 

Interno tuareg. Etnografia della poesia fra i Kel Ayar e i Kel Azawagh (Repubblica del Niger)

 

Direction de thèse:  André Bourgeot (CNRS-LAS), Francesco Remotti (SAAST, Université de Turin)

Présidence du jury : Dominique Casajus (CNRS- CEMAF)

Membres du jury : André Bourgeot, Dominique Casajus, Francesco Remotti (SAAST, Université de Turin), Marco Aime (Depart. d’Ethnologie,Université de Genova)
 

Discipline: Anthropologie Sociale et Ethnologie

Date et lieu de soutenance: le 19/6/2009 à Turin, Italie.

Mention obtenue : Très honorable avec félicitations du jury

 

Description/résumé :

 

 

     Ma thèse, fruit d’un accord de co-tutelle entre la France et l’Italie (EHESS-Université de Turin) s’inscrit dans la tradition ethnographique française des études touarègues et en particulier des études sur l’ethnopoétique touarègue, qui ont connu déjà de grands noms (Charles de Foucauld, Geneviève Calame-Griaule, Dominique Casajus, entre autres) mais aussi une contribution italienne (Gian Carlo Castelli Gattinara). Mon objectif était d’intégrer les connaissances actuelles sur le patrimoine immatériel touareg avec mes matériaux, recueillis dans les régions montagneuses de l’Ayar (2005-2007) et la plaine de l’Azawagh (2006-2007)), en suivant une approche visant à se servir de la dimension individuelle comme clé pour lire à la loupe les plus amples contextes historiques et sociales. En conséquence, mes recherches et ma thèse sont plus orientées à l’étude de la personne sociale du poète et aux théories locales de la création poétique et artistique qu’à la collecte de poèmes et à l’analyse de la performance ou de la gestuelle.

     À cette fin j’ai adopté la méthode ethno-biographique dont la spécificité repose sur le fait que le récit n’est pas un produit fini mais un matériau brut sur lequel l’enquêteur exerce un travail de transcription, de vérification, d’analyse, d’addition, aidé pour cela par le narrateur et par des témoins-informateurs. Il convient de distinguer l’ethno-biographie singulière qui s’attache à une unique histoire de vie et l’ethno-biographie plurielle qui croise plusieurs récits de vie. Dans ce dernier cas, il s’agit des récits relatifs à des moments vécus ou des récits se rapportant à des pratiques individuelles (par exemple, la pratique poétique).


     Les histoires de vie permettent de comprendre les différentes étapes de l’existence du poète (caractère, təshni, étrange, humoral, solitaire du poète dans son enfance, souvent à cause d’une maladie ou turna dans sa petite enfance ou suite à des traumatismes et de deuils d’une autre nature qui lui ont conféré une sensibilité particulière, tafrit n iman, la sensation ou la maladie de l'âme), la  préférence qui lui est accordée par un poète adulte, souvent un membre de la famille, qui l’isole du groupe de ses pairs, dans lequel de toute façon l’enfant s’ennuie, pour transmettre l’art des vers et du violon, dans la solitude (essuf) de la brousse. Ensuite viennent l’apprentissage, qui n’est jamais seulement esthétique mais surtout éthique (s’en tenir au code moral rigide de l’ashek, de l’honneur, plus que quiconque, pour en devenir le chantre), le succès, la médaille à la double face, comportant l’estime des hommes qui s’en tiennent à l’ashek, l’envie et les rétorsions (toghershit, le mauvais œil), de la part d’individus médiocres car sans honneur. Dans la période avancée et sur la fin de la vie, on est à la recherche de quelqu’un à qui transmettre cet art, dont il faut imiter l’ashek (l’honneur), source de satisfaction mais aussi de frustrations et d’amertume dans la mesure où beaucoup de jeunes semblent s’orienter aujourd’hui vers des modèles « occidentaux », loin de la pratique du violon ou de la poésie.

     Une grande attention a été consacrée à la vie onirique des acteurs, chez qui émerge l’incidence de la poésie sur l’inconscient des poètes et des poétesses, qui se manifeste dans la récurrence des rêves (pl.terγiten, s. terγit) dominés par la présence du violon et des vers (rêves où l’on rêve de jouer de la musique, de réciter, que d’autres récitent les vers de l’auteur, d’atteindre des reconnaissances publiques liées à la pratique artistique, de s’exhiber en public et à l’étranger). Les rêves-souvenirs sont aussi très importants, « directs », d’où émerge la reconnaissance envers le maître ou la maîtresse  désormais décédé (presque toujours un parent) que l’on rêve en train d’écrire des vers ou de jouer de la musique, mais aussi « indirects » (on rêve plusieurs fois le premier morceau appris, on rêve toujours le morceau composé par la maîtresse ou par le maître, on rêve les premiers épisodes révélant la préférence de la maîtresse ou du maître pour l’apprenti). La nouvelle évocation des figures fondamentales dans la transmission et dans l’apprentissage, durant les rêves, se retrouve surtout auprès des acteurs d’un âge avancé, qui retournent avec nostalgie à la période de formation, dans des rêves liés à la peur (tessa, cauchemars ou shirumma), d’échouer dans leur mission de transmettre à leur tour : au centre il y a l’angoisse, l’inadéquation, la peur que les apprentis ou les apprenties abandonnent la pratique artistique, pour suivre les nouveaux modèles créés par l’irruption de la modernité, ou apprennent cet art seulement en vue d’un succès commercial facile (notamment la « World Music »), mais en la vidant de l’ashek (l’honneur), dont le poète doit être un exemple pour la communauté. Un art sans morale, sans ashek, est comme une vilaine selle que l’on vend aux touristes de passage.

     Une grande importance a été assignée au contexte socio-culturel de la poésie. Le Niger, l’un des pays les plus pauvres du monde, présente un taux de mendicité (informelle et publique) de 80%, durant les saisons stériles. A cause des nombreuses sècheresses catastrophiques, des villages entiers de la brousse migrent en effet dans les villes comme Niamey pour mendier. Il s’agit désormais d’une stratégie économique complémentaire à l’agriculture et à l’élevage, activités économiques traditionnellement pratiquées. L’extraction minière (de l’uranium surtout, qui a provoqué une nouvelle rébellion touarègue en 2007-2009, lors de mon dernier séjour de recherche), ainsi que le tourisme (souvent favorisé par les nombreuses ONG internationales présentes sur le territoire), ont contribué à la séparation des deux régions Ayar et Azawaγ, situé plus au sud. Cela a déterminé avec l’afflux des blancs (ikufar, techniciens, opérateurs du secteur du développement et de l’aide humanitaire, touristes) dont l’influence commence à se faire sentir aussi dans la poésie de l’Ayar, répondant par là aux nouvelles influences occidentales (les droits de l’homme, la psychologie « occidentale »). Le changement social a produit un glissement vers une forme de « griotisme ».

     Le dernier objectif, mais sans aucun doute central, concerne l’étude des sentiments, émotions et états d’âme. On trouve des nombreux mots, qui ne sont pas synonymes, exprimant sentiments avec nuances de sens différents et liés, par exemple, à l’ennui (shiwenen, jakhaj, ashawasha, shimghuter, tusust, shaqqaj), à la rage (eleham, etker, muscikelt, milker, agaramshad, teneglif), à la peur (tassa, tekenzad, trommerq, tarma), à la nostalgie (essuf, elewa, temegerist, temuk), à la joie (tefalawiste, tudduit, sedey, aghalewey, alkher), à l’amour (tara ou tarha) à l’appartenance à une classe sociale (tamikka, elessel), à l’identité (temust, alghadadat) Comme l’indique clairement le titre de ma thèse, la poésie est l’une des manières pour comprendre l’intériorité des sociétés, en partant de sa voix (poétique). L’anthropologie est en effet de plus en plus orientée, vers l’étude de la dimension subjective et émotionnelle et la poésie est sûrement via magistra dans ce sens-là.

 

 

Mots-clés :

 

Anthropologie et Littérature ; Patrimoine immatériel ; Ethno-poétique ; Littératures orales ; Rêve ; Personne ; Afrique saharo-sahélienne ; sociétés touarègues.

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